En tant que ballerine, j’ai principalement dansé un répertoire classique.

Mais la danse est ma vie, et c’est la raison pour laquelle j’ai voulu développer une autre forme de danse : celle du théâtre dansé, tel que créé par Pina Bausch.

J’ai eu la chance de danser par hasard sur la scène de son théâtre de Wuppertal, et cela reste pour moi un très bon souvenir.

« Découvrez-le par vous-même », disait-elle lorsqu’on lui posait des questions sur ses spectacles.

Pina (Philippina) Bausch est née en 1940 et est décédée en 2009.

Elle est l’une des chorégraphes les plus influentes de la danse contemporaine du XXe siècle.

À l’âge de 14 ans, elle commence sa formation à la Folkwang Hochschule d’Essen, sous la direction de Kurt Jooss, son professeur et représentant de la danse expressionniste allemande (Ausdruckstanz).

Kurt Jooss, contemporain et ami de Bertolt Brecht, fonda le ballet La Table verte en réaction à la montée du nazisme en Allemagne.

Il était lui-même disciple de Mary Wigman, fondatrice de la danse expressionniste, et de Rudolf Laban, qui, dans les années 1920–1930, fut le premier à employer le terme « Tanztheater » (théâtre dansé).

Kurt Jooss influença profondément Pina par ses thèmes socio-politiques.

Sa formation comprenait des cours de musique, de travail vocal et de danse mêlant ballet classique et théories de Laban.

Elle quitta ensuite Kurt Jooss pour étudier à la Juilliard School à New York, où elle rencontra des chorégraphes comme Antony Tudor et Paul Taylor, et participa à leurs ballets comme danseuse.

Elle fut fascinée par George Balanchine au New York City Ballet, dernier grand chorégraphe russe formé par Diaghilev.

Qui aurait imaginé que sa vie entière de danseuse classique à New York permettrait à Pina Bausch de développer, grâce à cette riche expérience du ballet sous toutes ses formes, un style profondément humain et inimitable qui allait révolutionner la danse ?

En 1973, à la demande de son mentor Kurt Jooss, alors directeur du ballet de Wuppertal, elle revint en Allemagne et lui succéda à la tête de la compagnie, fondant le Tanztheater Wuppertal.

Les méthodes pédagogiques de Jooss furent essentielles à son évolution artistique : elles posèrent les bases de ses créations innovantes issues du ballet classique, valorisant la liberté, la profondeur émotionnelle et l’invention d’un nouveau langage chorégraphique.

Une citation célèbre de Pina :

« J’ai simplement osé aller là où je ne connaissais pas le résultat. »

Au début de chaque création, Pina posait à ses danseurs des questions provocantes :

Comment peut-on s’asseoir de différentes manières ?

Comment danse-t-on l’amour ?

Comment danse-t-on la douleur ?

Elle les laissait improviser, les observait, puis choisissait certains éléments pour construire sa chorégraphie.

Ses œuvres majeures

Entre 1974 et 1978, Pina collabora également avec des opéras — une révolution à l’époque.

Avec Iphigénie en Tauride (1974) et Orphée et Eurydice (1975) de Gluck, elle inventa un nouveau genre : la danse-opéra, où chant et mouvement se complètent et se répondent.

Dans Nelken, un danseur montre son passeport à un autre — une allusion à l’époque du mur de Berlin, lorsque l’Allemagne était divisée.

On se souvient toujours de ses danseuses : robes longues, pieds nus ou perchées sur de vertigineux talons, cheveux lâchés ; les hommes, eux, vêtus de noir.

Ses danseurs venaient du monde entier : Blancs, Noirs, Amérindiens, Asiatiques — la diversité faisait partie intégrante de sa troupe.

Ses œuvres les plus connues sont :

  • Le Sacre du Printemps (1975)
  • Café Müller (1978)
  • Nelken (1982)
  • Vollmond (2006)

Le Sacre du Printemps

Inspiré de la célèbre musique d’Igor Stravinsky (1913, pour les Ballets Russes), ce ballet raconte un rite païen où une jeune fille est sacrifiée pour accueillir le printemps.

La chorégraphie de Pina est dynamique, physique et intense : mouvements répétitifs, frappes au sol, actions corporelles puissantes qui reflètent l’énergie brute et le caractère rituel de la musique.

Le décor, conçu par Peter Pabst, consiste souvent en un sol recouvert de terre, renforçant l’impression d’un retour aux origines et à la nature.

Les thèmes du sacrifice, des rites et de la puissance du collectif sont centraux ; la danse devient un rituel émotionnellement viscéral.

Nelken (Œillets)

 – 1982

Un spectacle vertigineux : 1500 œillets recouvrent la scène (idée de Peter Pabst).

Comme le disait la danseuse Julie Shanahan :

« Certaines choses ne peuvent être exprimées que par la danse, d’autres par les mots. »

Chez Pina, les danseurs parlent au public tout en dansant : d’où le terme Tanztheater (théâtre dansé).

Café Müller (1978)

L’une de ses œuvres les plus emblématiques, inspirée de son enfance dans le café de ses parents.

La scène, envahie de chaises, devient un lieu de rencontres manquées entre cinq interprètes.

Le spectacle fit scandale à Wuppertal : le public, furieux, força Pina et son équipe à quitter le théâtre en pleine nuit.

Mais, après son succès au Théâtre de la Ville à Paris, les Wuppertalois reconnurent enfin son génie.

Vollmond (Pleine Lune)

 – 2006

L’un de ses derniers ballets.

Créé à Wuppertal, il parle de l’amour sous toutes ses formes : danser l’amour, danser la vie.

Pina voulait offrir de la tendresse au public, convaincue qu’il y avait déjà assez de souffrance dans le quotidien.

Sur scène, un énorme rocher (encore de Peter Pabst) trône, inondé d’eau : un décor à la fois poétique et puissant.

Comme toujours, la nature y occupe une place essentielle — qu’il s’agisse du champ d’œillets de Nelken ou du tapis de terre du Sacre du Printemps.

Récompenses principales

  • Bessie Award, New York (1984)
  • Prix allemand de la danse (1995)
  • Prix du Théâtre de Berlin (1997)
  • Prix impérial, Japon (1999)
  • Prix Nijinski, Monte-Carlo (2004)
  • Masque d’or, Moscou (2005)
  • Prix Goethe, Francfort (2008)
  • Lion d’or de la Biennale de Venise (2007)

Héritage

Pina Bausch a su s’adapter aux évolutions de la société, voire les anticiper.

Dans sa manière de représenter les relations entre hommes et femmes, elle devient à la fois historienne, anthropologue et visionnaire.

Ses chorégraphies font naître un rêve perdu, une quête d’amour comme force créatrice universelle.

« Sans danse, nous sommes morts. »

Pour Pina, la danse symbolisait la vie elle-même.

Le cinéaste Federico Fellini disait d’elle :

« Avec son allure aristocratique, à la fois tendre et cruelle, mystérieuse et familière. »